Arthur Rimbaud Alcide Bava
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Arthur Rimbaud - Alcide Bava
par Jacques Bienvenu
Comme Arthur ne m'a pas écrit,
J'ignore en tout point son adresse.
Théodore de Banville, Odes funambulesques (Marchands de crayons)
Monsieur et cher Maître,
Vous rappelez-vous avoir reçu de province, en juin 1870 cent ou cent cinquante hexamètres mythologiques intitulés credo in unam ? Vous fûtes assez bon pour répondre ! C'est le même imbécile qui vous envoie les vers ci-dessus, signés Alcide Bava. - pardon. J'ai dix-huit ans.
-J'aimerai toujours les vers de Banville.
L'an passé je n'avais que dix-sept ans!
Ai-je progressé ?1
Alcide Bava
Arthur Rimbaud
Au mois d'août 1871, Rimbaud envoie à Théodore de Banville un long poème intitulé: Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs. Curieusement, il le signe d'un pseudonyme qu'il n'utilisera qu'une fois: Alcide Bava. Le poème est daté du 14 juillet 1871.
L'objet de cette étude est de montrer qu'Alcide Bava pourrait avoir un sens plus profond que celui de dérision qu'on lui prête habituellement2.
Il m'apparaît d'abord utile d'indiquer dans quel esprit Rimbaud envoie son poème. Depuis les travaux de Marcel-A. Ruff3, on ne considère plus comme un fait établi, que Rimbaud ait voulu se moquer de Banville. Mais, bien que Antoine Adam4 et Louis Forestier soient d'accord sur ce point (ce qui n'est pas si fréquent), d'autres pensent encore que Rimbaud dirige ses attaques contre le poète parnassien : ainsi Pierre Brunel estime qu'il ne faut pas contester l'intention parodique de Rimbaud à l'égard de Banville6. Pour ma part, je ne la conteste nullement, et je ne vois pas pourquoi Banville s'en serait offusqué, lui qui écrivait justement dans sa préface des Odes funambulesques : « est-ilnécessaire de rappeler encore une fois que la parodie a toujours été un hommage rendu à la popularité et au génie ? »7
En dépit de la lettre du Voyant qui place Rimbaud aux antipodes d'un homme comme Banville, nous sommes obligés d'admettre qu'il lui porte toujours un grand intérêt à cette époque, au point de lui envoyer un poème très important et de lui dire « J'aimerai toujours les vers de Banville ».
Examinons à présent l'étrange pseudonyme: Alcide Bava.
Alcide est l'un des patronymes d'Hercule. André Chénier, par exemple l'utilise ; et si l'on veut bien relire les premiers vers latins de Rimbaud, on trouvera Alcide dans un texte qui raconte le combat d'Hercule contre le fleuve Acheloüs : « Audiit Alcides : fluvii frenare furores... »8. Dans sa lettre à Banville, Rimbaud rappelle au poète qu'il lui avait envoyé des vers l'année précédente. Bien qu'il lui eût fait parvenir trois poèmes cette année-là Sensation (sans titre dans la lettre), Ophélie, et Credo in unam (devenu par la suite Soleil et Chair), il ne lui parle à présent que de Credo in unam en précisant sa nature mythologique.
Il est intéressant de noter que dans ce poème, l'un des exploits d'Hercule y est évoqué :
Héracles, le dompteur, et, comme d'une gloire,
Couvrant son vaste corps de la peau de lion,
S'avance, front terrible et doux à l'horizon !9
À vrai dire, parmi les parnassiens, le « spécialiste d'Hercule » est Leconte de Lisle. Rimbaud le connaît bien: il l'a cité comme étant, avec Gautier et Banville, un poète « très voyant ». Leconte de Lisle, en effet, était passionné par les scènes antiques. Il décrit les prouesses d'Hercule dans La Robe du centaure, L'Enfance d'Héracles, Héracles au taureau, Héracles solaire10
En particulier dans L'Enfance d'Héracles, il retrace le premier fait glorieux d'Hercule qui étouffe de ses mains deux serpents. Un vers de ce poème attire mon attention : « Et [Hercule] rit en les voyant [les serpents], pleins de rage et de baves »11. Rimbaud connaissait bien cet exploit d'Hercule qu'il rapporte dans le texte de vers latins précité (vers 21 à 23) où il précise que le héros grec est dans son premier berceau. De plus bave vient de l'italien bava : espèce d'onomatopée pour exprimer le babil des nourrissons accompagné de bave (Littré, XIXe).
Certes la présence du mot baves dans L'Enfance d'Héracles pourrait être une simple coïncidence, mais il est un fait beaucoup plus troublant et à mon avis significatif. Dans la troisième édition des Fleurs du mal, de Charles Baudelaire, qui date de 1868, et où Louis Forestier a noté la présence du mot voyant dans la préface de Théophile Gautier, Banville, chargé de l'édition (avec Asselineau) a recueilli un sonnet, non encore publié par Baudelaire, intitulé À Théodore de Banville.
Quand on connaît l'admiration de Rimbaud pour le « Roi des poètes » et l'intérêt qu'il porte à Banville, il ne fait pas de doute que ce poème a pu retenir son attention.
Voici ce sonnet dont je détache les six derniers vers:
À Théodore de Banville12
(1842)13
Vous avez empoigné les crins de la Déesse
Avec un tel poignet, qu'on vous eût pris, à voir
Et cet air de maîtrise et ce beau nonchaloir,
Pour un jeune ruffian terrassant sa maîtresse
L'oeil clair et plein du feu de la précocité,
Vous avez prélassé votre orgueil d'architecte
Dans des constructions dont l'audace correcte
Fait voir quelle sera votre maturité.
- Puis les derniers vers:
Poète, notre sang nous fuit par chaque pore;
Est-ce que par hasard la robe du Centaure
Qui changeait toute veine en funèbre ruisseau
Était teinte trois fois dans les baves subtiles
De ces vindicatifs et monstrueux reptiles
Que le petit Hercule étranglait au berceau ?
Il faut d'abord préciser qu'en 1842, Banville a publié avec succès son premier recueil de vers : Les Cariatides.
Lorsque Baudelaire parle de précocité (vers 5), il fait allusion à la jeunesse de l'auteur qui n'avait que dix-neuf ans lors de la publication des Cariatides. (Au fait, n'est-ce pas pour cette raison que Rimbaud se vieillit un peu dans sa lettre où il dit qu'il a dix-huit ans, quand il en a dix-sept ?14)
Dans les six derniers vers du sonnet, Baudelaire reprend le mythe de l'enfance et de la mort d'Hercule; toutefois, il modifie notablement la légende: il suggère que ce n'est pas dans le sang du centaure Nessus que la robe a été trempée15, mais « dans les baves des monstrueux serpents que le petit Hercule étranglait au berceau ». L'interprétation du poème paraît claire et conforme à la philosophie baudelairienne : le poète est condamné dès sa naissance par ses propres dons. Dans une lettre à sa mère Baudelaire écrivait « En somme, je crois que ma vie a été damnée dès le commencement et qu'elle l'est pour toujours »16.En vérité ce sonnet dédié à Banville concerne davantage Rimbaud qui écrivait en avril 1871 : « je suis condamné, dès toujours, pour jamais »17.
Il y a en effet, à l'époque où Rimbaud écrit à Banville, une étrange affinité entre son expérience poétique et le texte de Baudelaire. Rimbaud, dont la précocité n'est pas à démontrer, dit dans sa lettre au bon Théodore: « Ai-je progressé ? »
Or il sait bien qu'entre le poème mythologique Credo in unam et Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs une évolution considérable s'est produite, due à la théorie de la voyance qui est encore toute neuve puisqu'elle date du mois de mai 1871.
Et, au fond, c'est bien une sorte de tunique de Nessus qu'il a choisi de porter pour devenir poète: il en évoque « les souffrances énormes », les « poisons », le risque mortel et la force « surhumaine » qu'il lui faut18. Il est symbolique que dans Credo in unam Hercule se couvre d'une glorieuse peau de lion, à laquelle succède, à présent, la terrible robe du centaure.
Il me semble donc que ALCIDE BAVA est une sorte de raccourci fulgurant du poème de Baudelaire. En deux mots Rimbaud évoque son parcours poétique. Certes le pseudonyme était codé, mais Rimbaud pouvait espérer piquer la curiosité de Banville qui était bien placé pour en saisir le sens.
Hercule Poirot
Jacques Bienvenu
1 Rimbaud, Oeuvres complètes, éd. Antoine Adam, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »,1972 (désormais AA), p. 258.
2 Par exemple Pierre Brunel. Marcel Coulon, premier commentateur de la lettre écrit « Alcide Bava : que d'exactitude dans ce pseudonyme saugrenu! La majorité des poèmes rimbaldiens, est-ce autre chose qu'un bavement ? » Jean-Luc Steinmetz l'interprète comme: quelqu'un de fort qui a laissé dégouliner ce texte.
3 Marcel-A. Ruff, Rimbaud, Hatier, 1968. 4 AA, p. 906.
Rimbaud, Oeuvres complètes, Correspondance, éd. Louis Forestier, « Bouquins», 1992 (désormais LF), p. LXXXIX
6 Pierre Brunel, Projets et réalisations, Champion, 1983, p. 78.
7 Banville, Odes funambulesques, « Les Introuvables », p. 30.
8AA, p.182, vers 8.
9LF, p. 224.
10Leconte de Lisle, Poèmes antiques, Gallimard, 1994.
11Ibid., p. 185, vers 41.
12Baudelaire, Oeuvres complètes, éd. Claude Pichois, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 163.
13En 1842, Baudelaire, qui séjournait à la Réunion, retourne en France. Le nom du bateau qui le ramène est... l'Alcide.
14La remarque vaut aussi bien pour la première lettre de Rimbaud à Banville (1870) où il s'était vieilli d'un an.
15Déjanire transmit à son mari Hercule la tunique de Nessus teinte par le sang empoisonné du centaure.
16Lettre à sa mère du 4 décembre 1854.
17Lettre à Paul Demeny du 17 avril 1871, AA, p. 246.
18 Cf. les lettres du Voyant , AA, p. 249 et 251.
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